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Première partie

DONNÉES HISTORIQUES PRÉLIMINAIRES



Avant de nous engager dans une analyse méthodique du Livre sacré de l'islam, nous devons rappeler les conditions dans lesquelles il est apparu et les étapes qu'il a franchies pour parvenir jusqu'à nous. Et d'abord quelques dates relatives à la vie du Prophète avant la révélation, l'histoire de l'un étant inséparablement liée à celle de l'autre.

 

Quelle que soit en effet la nature du jugement que l'on porte sur l'origine (divine ou humaine) du Coran, il ne fait de doute pour personne qu'historiquement parlant le Coran est un apport mohammadien. Soit qu'il l'ait puisé, comme disent les sceptiques, du fond de son âme ou des connaissances de son milieu, soit qu'il l'ait reçu textuellement, comme l'affirme le Coran, sous la dictée d'un messager céleste, intermédiaire entre Dieu et lui. C'est «l'Esprit fidèle» (26,193), c'est l'ange Gabriel qui, «sur l'ordre de Dieu, l'a fait descendre du ciel et l'a déposé dans ton cœur, afin de confirmer les Écritures antérieures et de servir de guide et de bonne nouvelle pour ceux qui croiront » (2,97). Notre expérience ne pouvant guère remonter jusqu'à cette source « surhumaine », il reste que c'est de Mohammad en définitive, que nous tenons ce texte, soit comme de son véritable auteur, soit comme de son unique reproducteur et transmetteur à l'humanité.







Chapitre Premier

Avant de nous engager dans une analyse méthodique du Livre sacré de l'islam, nous devons rappeler les conditions dans lesquelles il est apparu et les étapes qu'il a franchies pour parvenir jusqu'à nous. Et d'abord quelques dates relatives à la vie du Prophète avant la révélation, l'histoire de l'un étant inséparablement liée à celle de l'autre.

 

Quelle que soit en effet la nature du jugement que l'on porte sur l'origine (divine ou humaine) du Coran, il ne fait de doute pour personne qu'historiquement parlant le Coran est un apport mohammadien. Soit qu'il l'ait puisé, comme disent les sceptiques, du fond de son âme ou des connaissances de son milieu, soit qu'il l'ait reçu textuellement, comme l'affirme le Coran, sous la dictée d'un messager céleste, intermédiaire entre Dieu et lui. C'est «l'Esprit fidèle» (26,193), c'est l'ange Gabriel qui, «sur l'ordre de Dieu, l'a fait descendre du ciel et l'a déposé dans ton cœur, afin de confirmer les Écritures antérieures et de servir de guide et de bonne nouvelle pour ceux qui croiront » (2,97). Notre expérience ne pouvant guère remonter jusqu'à cette source « surhumaine », il reste que c'est de Mohammad en définitive, que nous tenons ce texte, soit comme de son véritable auteur, soit comme de son unique reproducteur et transmetteur à l'humanité.





Chapitre Premier

LA VIE DU PROPHÈTE AVANT LA RÉVÉLATION

 

Étant donné cette liaison étroite entre le messager et son message, et notre ouvrage étant destiné principalement à des milieux peu familiers de la biographie du prophète arabe, nous allons commencer par donner en résumé le portrait de Mohammad depuis son enfance jusqu'au moment où il fut investi de sa mission mondiale.

 

Qui était ce personnage ?

Il appartient à une famille très illustre de La Mecque, la tribu de Qoraïche, de la branche de Hâchime, laquelle se distingue par une noblesse plus religieuse que politique.

La tradition le fait descendre d'Ismaël, fils d'Abraham, à travers des générations sur le nombre ni le nom desquelles elle ne nous donne d'assurance sauf pour vingt et une d'entre elles, jusqu'à 'Adnân. Le reste est enveloppé. de doute et d'incertitude1.

 

Selon l'opinion unanime des biographes, Mohammad naquit un lundi2 de la deuxième semaine du mois lunaire Rabî' I de l'année dite de l'Éléphant, c'est-à-dire l'année de la fameuse invasion du Hedjâz, entreprise (et manquée) par le vice-roi du Yémen, Abraha, avec une armée où figura le plus grand éléphant du royaume abyssin. Les savants les plus accrédités font correspondre cette date à l'année 53 avant l'hégire, soit l'année 571 après Jésus-Christ.

 

Mohammad est né orphelin (93,6), son père 'Abdallah étant mort sept mois avant sa naissance. Suivant une coutume consacrée chez les notables de la ville qui consistait à élever leurs nouveau-nés à l'air salubre de la campagne, l'enfant fut confié aux soins d'une nourrice bédouine, Halima, de la tribu de Bani-Sa'd, jusqu'à l'âge de quatre ans. Sa mère, Amina, aidée d'une gouvernante abyssine, Omm-Aïmane, se charge alors de son éducation. Malheureusement, il ne va pas jouir longtemps de cette tendresse maternelle. Ayant perdu sa mère à l'âge de six ans, l'orphelin est recueilli par son grand-père 'Abdel-Mottaleb, qui lui montre une affection toute particulière et prédit pour lui une grande destinée. Alors qu'il était à peine âgé de huit ans, Mohammad voit mourir son grand-père et va entrer désormais sous la protection de son oncle 'Abd-Manâf, surnommé Abou-Tâleb. Quoique chargé déjà d'une famille nombreuse et se trouvant par conséquent dans une situation peu aisée, Abou-Tâleb réserve à son neveu un amour sincèrement paternel. Il constatera par ailleurs qu'une prospérité relative règne dans sa maison depuis l'arrivée du jeune garçon. Il tient à l'avoir toujours à ses côtés et, par un attachement réciproque, le jeune homme ne veut pas non plus se séparer de lui. Aussi voyons-nous Mohammad (alors âgé de douze ans) accompagner son oncle dans son voyage en Syrie en 582, pour ses affaires commerciales.

 

C'est à ce voyage que se rattache la fameuse histoire de son premier contact avec le milieu religieux en la personne d'un moine chrétien de Basra, appelé Bahîra. Ce docte, nous dit la tradition, ayant remarqué quelques signes annoncés par les Textes sacrés accompagner la marche de la caravane, invita celle-ci à déjeuner chez lui et entreprit d'examiner la physionomie des caravaniers et à confronter leur signalement avec les documents qu'il possédait. Aucune identité. Mais, interrogeant enfin notre adolescent, qui ne se joignit à l'assemblée qu'un peu plus tard, il s'approcha d'Abou-Tâleb et lui dit : « Ce jeune homme est appelé à remplir un rôle immense dans le monde. Fais-le rentrer au plus tôt dans son pays ; veille toujours sur lui et méfie-toi surtout des Juifs, qui pourraient lui faire du mal, s'ils apprenaient sur lui ce que je sais3. »

 

On a peu de détails sur la vie de Mohammad entre cette date et celle de son mariage. On sait en gros qu'il passa sa jeunesse dans un état voisin de la pauvreté. Le Coran l'atteste (93,8) et la tradition l'explique. Son père étant mort jeune, du vivant de son grand-père, il ne reçut pour tout héritage à la mort de sa mère qu'une esclave noire, un troupeau de moutons et cinq chameaux. Son occupation la plus fréquente au cours de cette période semble avoir été celle de berger, fonction dont il dira plus tard qu'elle était aussi celle des prophètes antérieurs, Moïse et David entre autres.

 

Il se distinguait des autres adolescents par ses mœurs raffinées, et au premier chef par sa pudeur extrême, son éloignement des plaisirs faciles des jeunes gens et sa chasteté absolue. Il inspirait le plus vif intérêt à tous ceux qui l'approchaient et la confiance qu'il acquit dans le cœur de ses compagnons justifiait le surnom qu'ils lui donnèrent : « al-Amîne » (l'homme fidèle et sûr).

 

Des qualités aussi solides ne manquent pas, généralement, de signaler leur sujet à l'attention publique. Aussi le voyons-nous encore jeune (âgé de vingt ans) appelé à s'asseoir aux côtés des chefs des tribus les plus vénérables dans la Ligue du Foudoul4.

 

Son mariage, à l'âge de vingt-cinq ans, en même temps qu'il sera pour lui une occasion de prospérité, révélera chez lui d'autres qualités encore. Chargé d'une mission commerciale par Khadidja, une vertueuse, riche et noble veuve quadragénaire, il s'en acquitte avec une intelligence et une probité qui confirment chez elle le surnom déjà acquis par son commis. Malgré la distance qui sépare les deux situations matérielles, elle lui fait des ouvertures pour un mariage qu'il accepte nonobstant la différence d'âge. Durant un quart de siècle, elle reste sa femme unique. Seule la mort l'en séparera, et le fidèle souvenir qu'il gardera d'elle suscitera la jalousie naïve de son ménage postérieur. Leur union est des plus heureuses et des plus fructueuses. Elle lui donne deux garçons, Al-Qâssème et 'Abdullah, qui meurent tous deux en bas âge5, et quatre filles qui embrasseront toutes l'islam : Zeinab, Rouqaya, Om-Kolthoûm et Fâtima. Cette dernière sera l'épouse de 'Ali, le quatrième calife ; les deux autres cadettes épouseront successivement 'Othmâne, le troisième calife. Quant à l'aînée, Zeinab, elle épousa avant l'islam un de ses cousins maternels, Abou-l-'Aas, qui se convertit plus tard. Elle mourra deux ans avant son père, laissant une fille, Omâma, qui épousera 'Ali après la mort de sa sœur Fâtima.

 

Excellent père et fidèle époux, Mohammad se montre d'une tendresse très profonde pour ses enfants et petits-enfants. Il fait plusieurs lieues de marche pour les voir et les embrasser chez leurs nourrices. Il les laisse s'accrocher à son cou pendant la prière ; il interrompt son discours pour les accueillir et les mettre à côté de lui sur la chaire. On connaît ses controverses avec les bédouins de Tamîme au sujet de ce sentiment paternel6.

 

Devenu riche par son mariage, il reste toujours simple et frugal et ne profite de cette aisance que pour faire le bien autour de lui. Ainsi, pour acquitter sa dette de reconnaissance envers son oncle, qui avait soigné son enfance, il se charge de l'éducation de son dernier fils, 'Ali, à qui il donnera Fâtima, la plus jeune de ses filles.

 

L'acte le plus marquant entre la date de son mariage et celle de sa vocation prophétique se produit quand il atteint l'âge de trente-cinq ans, à l'occasion de la réparation de la Ka'ba. On sait l'importance de ce monument qu'on pourrait considérer comme le temple national de l'Arabie puisque, malgré la diversité de leurs cultes, toutes les tribus arabes l'entouraient de la plus profonde vénération. Aussi, les voyons-nous toutes tenir à s'octroyer l'honneur de participer aux travaux de sa reconstruction. Par une sorte de division du travail, on s'était arrangé pour donner satisfaction à toutes les revendications. Pourtant les concurrents se trouvèrent un jour face à l'indivisible : la pose de la fameuse Pierre Noire. Nul ne voulut alors céder son droit, et personne ne voyait comment on aurait pu empêcher un conflit imminent. Toutefois, avant de recourir aux armes, on tint une dernière conférence dans laquelle on décida de s'en rapporter à l'arbitrage de la première personne qui entrerait dans l'enceinte sacrée par la porte de Béni-Chaïba. Le hasard voulut que cette personne fut justement Mohammad. Dès qu'on le vit entrer, tout le monde s'écria : « Al-amîne ! Al-amîne ! » (l'homme fidèle et sûr). Et ils ne furent pas déçus dans leur espoir d'une solution équitable. Avec une présence d'esprit et une impartialité dont il a toujours donné la preuve, Mohammad étendit son manteau sur le sol, mit la pierre noire au milieu, pria les principaux chefs de tenir chacun une extrémité du manteau et de le soulever ensemble à la hauteur réglementaire. Parvenus ainsi à l'endroit que la pierre devait occuper, Mohammad la prit lui-même et la posa de ses mains. La satisfaction fut unanime, et la paix immédiatement rétablie.

 

Arrivé à cet âge, Mohammad est physiquement, intellectuellement et moralement un homme fait, et son caractère ainsi formé va l'accompagner jusqu'à la fin de sa vie. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, il est solidement constitué : poitrine et épaules larges, tête imposante, front développé et toujours serein, bouche large aux dents blanches légèrement espacées, barbe abondante, cheveux noirs ondulés tombant en boucles un peu au-dessous de ses oreilles, yeux noirs dont la cornée est sillonnée de fines veinules rouges. Teint blanc légèrement rosé, allure à la fois agile et majestueuse : on le dirait descendant une pente. Son vêtement est simple, propre et soigné. Il est d'une sobriété rare, mais ne refuse pas les bonnes choses quand l'occasion s'en présente de façon spontanée. Il est capable d'endurance, il supporte les peines et les fatigues sans les rechercher. Ordinairement recueilli, il parle peu mais cette économie de paroles n'exclut ni l'agrément de sa conversation ni sa sensibilité à l'enjouement innocent. Devenu chef et maître unique de l'État, il ne sera pas tenté non plus par les richesses et les biens de ce monde. Il écarte délibérément pour les siens comme pour lui-même toute sorte de luxe dans tous les domaines. Ce contraste, nous le voyons à propos de revendications matérielles venues de certains membres de sa famille qui cherchaient le faste et le brillant de cette vie (33,28-9). Enfin, le peu de choses qu'il garde en sa possession ne sera même pas destiné à revenir aux siens, mais entièrement distribué aux pauvres après sa mort.

 

C'est surtout dans la vertu sociale que nous le voyons exceller. Doué d'une douceur et d'une délicatesse exemplaires qui ne le quitteront pas, même quand il sera à l'apogée de son pouvoir, il ne brusque jamais l'entretien avec qui que ce soit, et ne montre aucun empressement à finir la conversation. Jamais il ne retire le premier sa main de celle de son interlocuteur. Tout en se montrant intransigeant et impartial quand il s'agit d'appliquer la justice commune, il est très indulgent pour tout ce qui a trait à ses droits personnels. Un de ses serviteurs, Anas ibn-Mâlec, affirme que pendant les dix années de son service, il n'avait jamais été grondé par son maître, ni même interrogé sur les motifs pour lesquels il avait fait telle chose et n'avait pas fait telle autre.

 

S'il a vécu jusque-là en paix avec tout le monde, sachant se faire aimer et admirer dans tous les milieux, il ne va pas tarder à provoquer contre lui l'animosité et l'opposition de ceux-là mêmes qui n'avaient cessé de le chérir.


Il approche maintenant de la quarantaine. Il est à la veille de l'événement décisif qui va imprimer à sa vie une nouvelle orientation et constituer un véritable tournant dans l'histoire du monde.

 

Le premier symptôme lointain de sa vocation prophétique, d'après son propre récit à 'Aïcha, consiste dans ce fait que ce qu'il voyait en songe « avec une clarté semblable à celle du jour » se réalisait ponctuellement. Un peu plus tard, il éprouva une certaine inclination à la solitude. Pour lieu de retraite, son choix se porta sur le mont Hîra (Djabal en-Nour, « Montagne de la Lumière ») au nord de La Mecque. Là, loin du milieu impie et corrompu de la ville, loin aussi de toutes les préoccupations terrestres, il aimait à se retirer7 dans une grotte donnant sur le temple vénéré de la Ka'ba et sur l'espace infini du firmament qui s'étend derrière elle.

 

Or voici qu'une nuit, dans ce calme absolu, exactement le 17 du mois de Ramadan, nous dit Ibn-Sa'd (= février 610 de l'ère chrétienne), Mohammad entre en contact pour la première fois avec l'au-delà. Il a la première expérience du phénomène de la Révélation proprement dite. Le processus en est rapporté par l'expérimentateur lui-même. Il nous le livre sous la forme d'un dialogue se déroulant entre précepteur et disciple, entre Gabriel et lui. « Lis ! » (ou récite), lui dit l'ange. «Je ne suis pas de ceux qui savent lire », répond Mohammad étonné. « Lis ! » répète Gabriel en exerçant sur son interlocuteur une étreinte à peine supportable. « Que dois-je lire ? » reprend ce dernier. Le même ordre de lire est réitéré avec une pression encore plus violente, comme pour éveiller à l'extrême son attention et inculquer dans son âme tout le sérieux de la charge surhumaine qui lui sera imposée. Mais « Comment lire ? » (ou réciter), réplique notre solitaire épouvanté. Alors l'ange récite devant lui :

Lis, au nom (ou à l'aide) de ton Seigneur qui a [tout] créé

Qui a créé l'homme d'un grumeau de sang ;

Lis ! Ton Seigneur est le plus généreux ;

C'est lui qui a enseigné par l'écriture [litt. «par la plume »].

Qui a enseigné à l'homme

Ce que l'homme ne savait point (96,1-5)8.

 

Ces paroles étant fixées de façon indélébile dans sa mémoire, Mohammad se les répète et l'ange disparaît. Mais, à peine sorti de la grotte pour se rendre à sa demeure, il entend une voix l'interpeller. Il lève la tête et voici l'ange emplissant l'horizon qui lui déclare : « Ô Mohammad, en vérité, tu es l'apôtre de Dieu et moi je suis Gabriel. » Inutile de détourner ses regards, d'avancer ou de reculer : il ne peut fixer une région du ciel sans apercevoir l'ange ; puis il ne voit plus rien.

 

Le bouleversement qu'il éprouva de ce double phénomène auditif et visuel a dû probablement susciter un instant chez lui quelques doutes sur la réalité et l'identité de la voix révélatrice, une certaine crainte d'être victime d'une hallucination diabolique. Lui qui n'avait rien détesté autant que les procédés des sorciers et des devins, devrait-il craindre maintenant d'être devenu l'un d'eux ? Il est vraisemblable que les souffrances physiques dues à cette rencontre ressemblèrent à ses yeux aux douleurs d'une agonie et qu'il crut en mourir. En proie à ce sentiment complexe de trouble moral et physique, il retourna directement chez lui, et, agité d'une sorte de fièvre froide, demanda qu'on l'enveloppât de bonnes couvertures, jusqu'à ce que son effroi fût dissipé. Faisant part ensuite de cet incident à Khadidja, il lui exprima ses craintes et sa perplexité. La dévouée compagne le rassura de son mieux avec les paroles les plus sages et les plus consolantes. « Non, lui dit-elle, ne t'afflige point. Au contraire. C'est une bonne nouvelle qui doit te réjouir. Dieu ne voudrait sûrement pas t'infliger de mal, ni te couvrir de honte ; car tu n'as jamais fait de mal toi-même. Tu dis toujours la vérité, tu entretiens excellemment tous les liens qui te relient avec tes proches, tu aides les faibles, tu pourvois au besoin des nécessiteux, tu te montres hospitalier pour tes hôtes, tu portes secours à tous ceux qui souffrent... »

 

Toutefois, ne pouvant donner une explication positive de la nature du phénomène, elle avait besoin elle-même de l'avis de quelque autorité compétente en la matière. Elle décida d'aller avec lui consulter un de ses cousins à elle, Ouaraqa ibn NaoufaI, un vieillard converti au christianisme, autrefois versé dans l'hébreu et familier des Livres saints, mais maintenant atteint de cécité. « Si ce récit est exact, leur dit Ouaraqa, ce ne peut être autre chose que le Namous9 qui visitait Moïse. Mohammad sera l'Envoyé de Dieu à cette nation. Que ne puis-je vivre jusqu'au jour où tes compatriotes te chasseront, ô Mohammad. - Comment ! Ils me chasseront ? s'écria Mohammad. — Assurément, reprit Ouaraqa, jamais homme n'apporta ce que tu apportes sans être l'objet d'hostilité et de persécutions. Mais si Dieu prolonge mes jours jusqu'à ce moment-là et que je possède encore quelque énergie, je t'apporterai dans cette lutte le plus solide appui. »

 

Mais la vie de Ouaraqa ne fut pas assez longue. Et, si des propos aussi réconfortants avaient pu apaiser quelque peu l'âme de Mohammad, âme anxieuse, avide de connaissance, éprise d'évidence et de certitude, nous allons voir que cette paix fut de courte durée.

 

Si cette science promise était annoncée par la voix de la Vérité, il s'attendait à la voir se réaliser du jour au lendemain. Or, Mohammad retourne souvent chercher la deuxième leçon là où il avait reçu la première. Il se place dans les mêmes conditions qu'auparavant, il parcourt la montagne, il tourne ses regards dans tous les sens. Les jours passent, les semaines s'écoulent, les mois succèdent aux mois, une année finit, une autre commence et, selon Ach-Cha'bi, une troisième, mais il ne voit toujours rien venir. Seulement, chaque fois qu'il se trouve au bord de l'abîme du désespoir, il entend : « Ô Mohammad, tu es l'Apôtre de Dieu et je suis Gabriel. » Ces mots, tout en l'effrayant, le tranquillisent un peu, mais la révélation substantielle se faisant toujours attendre, il retombe dans la même tristesse et la même angoisse. Les uns diront : « Ce ne fut là qu'un accès de folie » ; les autres estimeront plus tard qu'il s'agissait d'une offre céleste inappréciable mais dont, à cause de sa fragilité, Mohammad se serait montré incapable et donc indigne de la sollicitude divine. Deux courtes révélations coraniques (68,2 et 93,3), il est vrai, le rassureront contre cette double appréhension, mais sans lui fournir l'enseignement attendu.

 

II va maintenant vers sa quarante-troisième année lunaire. Il doit toujours veiller une partie de la nuit dans l'attente de cette « lourde et grave parole » promise (73,1-5). Il a même pris l'habitude, depuis la première révélation, de se retirer sur le mont Hirâ à la même époque, c'est-à-dire au mois de Ramadan. Enfin, un jour, alors qu'il venait d'y achever sa retraite et qu'il descendait la côte en direction de la ville, il entendit une voix l'interpeller. Il regarde à droite, à gauche, il ne voit rien. Levant ses regards vers le ciel, il reconnaît l'ange qu'il avait vu à Hirâ. La soudaineté de l'apparition et l'immensité majestueuse de la créature céleste le frappent à tel point que ses jambes ne peuvent le porter. Tremblant de frayeur (et peut-être aussi du froid de janvier), il retourne chez Khadidja lui demander ses soins. Et voici que l'honorable visiteur le rejoint et lui porte le décret par lequel il l'investit de sa seconde attribution : « ô Toi qui te couvres soigneusement le corps, lève-toi et lance ton avertissement » (64, 12). Ainsi, Mohammad devra non seulement recevoir un enseignement divin, mais aussi le transmettre aux hommes. Son rôle de prophète se double désormais de celui d'apôtre. Nous venons de voir combien, entre ces deux investitures, les inspirations mohammadiennes ont connu de lenteurs et de coupures, combien surtout, elles se réduisent, en fin de compte, à peu de choses. À partir de son apostolat, au contraire, le Prophète va recevoir ses révélations non pas, certes, régulièrement ni fréquemment, mais avec une certaine continuité et sans qu'interviennent d'aussi longues interruptions.

 

L'an 612 apr. J.-C. est le vrai point de départ de la carrière du messager de l'islam, carrière que la date de l'hégire10 vient partager en deux périodes presque égales : dix années à La Mecque, sa ville natale, et dix années à Médine, sa ville d'adoption où il mourut le 12 ou le 13 Rabî-Ier de l'an 11 H. (7 ou 8 juin 632), âgé de soixante-trois ans ou d'un peu plus de soixante et une années solaires11.

 

Il serait très intéressant, sans doute, de le suivre à travers son infatigable activité prédicative pendant cette vingtaine d'années qui ont produit l'une des plus grandes révolutions civilisatrices que l'humanité ait connues. Mais, comme l'objet principal de ce travail est l'analyse du système coranique lui-même, et comme nous avons mené l'étude de la vie de Mohammad jusqu'au point où s'efFectue la liaison entre le messager et son message, nous pouvons maintenant considérer l'œuvre qu'il nous a laissée. Dans le chapitre suivant, nous décrirons la manière dont cette œuvre fut composée, ordonnée, conservée et transmise aux hommes à travers l'histoire.

 

 


 

 

1. On sait que le Prophète s'abstenait toujours de faire remonter sa ligne généalogique plus haut que 'Adnân ; on sait même qu'il accusait d'imposture les généalogistes qui s'aventuraient dans cette voie. Si l'on en croit une tradition attribuée à Ibn-'Abbâs (Nabahâni, Anouâr-, p. 18), il y aurait entre 'Adnân et Ismaë'l « trente générations inconnues », ce qui ferait d'Ismaël le cinquante et unième ancêtre de Mohammad. Mais puisqu'on admet en général que l'époque d'Abraham se situe entre le XX' et le XVlir siècle av. J.-C, il faut admettre au moins 2 260 ans entre Ismaël et 'Abdallah, le père de Mohammad, Ismaël étant supposé né en 1720 avant, et 'Abdallah en 540 apr. J.-C. Or il est clair que les cinquante et une générations signalées par cette tradition sont incapables de remplir cet intervalle, à moins de compter 44 ans par génération au lieu de 33 en moyenne.

 

2. Tout en désignant unanimement un lundi du deuxième quartier, la tradition hésite entre le 8, le 10 et le 12 du mois. Dans son mémoire sur le calendrier arabe avant l'islam, page 38, l'astronome égyptien Mahmoud pacha al-Falaki, situe la naissance du Prophète précisément au 9 Rabî' I", qu'il fait correspondre au 20 avril 571 de l'ère julienne, d'accord en cela avec Sylvestre de Sacy. Si l'on tient compte du fait que la détermination du premier jour des mois arabes ne suit pas, généralement, la conjonction astronomique de la lune avec le soleil, ni même la visibilité possible du croissant, mais dépend d'un facteur très variable suivant les conditions météorologiques locales, à savoir la première apparition effective du croissant après le coucher du soleil, on conçoit aisément cette hésitation des anciens biographes entre ces quelques jours. Quant à la correspondance entre les deux dates, lunaire et solaire, l'historien français Caussin de Perceval nous en donne un chiffre bien différent. Partant de l'hypothèse d'un certain dérèglement survenu dans le calendrier arabe avant le Prophète et qui n'aurait cessé que grâce à l'intervention de ce dernier, l'éminent historien a cru pouvoir rapporter la naissance du Prophète au 29 août 570 de l'ère chrétienne (cf. Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes, t. I, p. 283).

 

3. Voir Ibn-Hichame, Sira, 1.1, p. 115.

 

4. Le mot foudoul signifie littéralement « intervention, bons offices ». Cette association mecquoise avait pour objectif de soutenir les faibles, de rendre justice aux opprimés et d'assurer la paix inter-tribale contre quiconque eût tenté de la violer.

 

5. Plus tard, à Médine, le Prophète aura encore un garçon, Ibrahim, de Marie la Copte. À son tour, ce garçon mourra quelques mois avant la mort de son père (voir Mahmoud al-Falaki, op. cit., p. 7).

 

6. Al-Boukhâri (K. Adab, B.18) relate deux discussions à ce sujet. La première a pour antagonistes al-Aqra' ibn-Hâbis. Voyant le prophète embrasser al-Hassane, son petit fils, ce témimien fait la remarque suivante : « J'ai dix enfants et je n'en embrasse aucun – Dieu n'accorde pas sa miséricorde, lui aurait dit l'apôtre, à qui n'en a pas. » Dans la seconde, un autre bédouin (probablement Qaïs ibn-'Aasseme) s'écrie : « Vous embrassez les petits ! Nous ne le faisons jamais. » À quoi le Prophète réplique : « Que puis-je faire si Dieu a privé ton cœur de ce sentiment humain ? » (voir aussi Caussin de Perceval, op. cit., t. III, p. 336).

 

7. La version d'AJ-Boukhâri ne précise pas la durée totale de cette retraite pieuse. Il y est dit seulement que, dans son isolement, Mohammad se livrait à des actions dévotes pendant plusieurs nuits et que, chaque fois que sa provision se trouvait épuisée il la renouvelait auprès de sa famille en ville. Mais Ibn-Isshâq porte à un mois la durée de cette retraite intermittente.

 

8. Notons en passant que la teneur même de ces phrases qui constituent le premier jaillissement de la révélation coranique montre suffisamment qu'il s'agit d'annoncer une science, non point déjà acquise, mais à recevoir par la suite. Il est évident que l'expression eût été tout autre si cette inspiration était l'aboutissement de longues et mûres méditations, comme on a voulu parfois l'expliquer.

 

9. Le namous signifie ou le Grand Secrétaire céleste ou la Loi.

 

10. Hégire (Hijra) veut dire rupture de relations et éloignement volontaire quoique déterminé par des causes involontaires. On sait qu'à un moment donné, au milieu de sa carrière, Mohammad dut s'expatrier à la veille d'un attentat projeté contre sa vie, pour s'installer à Médine où il arriva au début du mois de Rabï'-I" (le 2, le 8, ou le 12 selon les auteurs. S'appuyant sur de nombreux documents, l'astronome égyptien prénommé s'est prononcé pour le lundi 8, correspondant au 20 septembre 622 de J.-C.) Mais il ne faut pas oublier que l'ère musulmane prend pour point de départ non le jour même de l'émigration, mais l'année lunaire où cet événement eut lieu. Or cette année avait commencé quelques jours auparavant, le 1" Moharrame, c'est-à-dire le 15 ou 16 juillet 622. Étant donné que l'année lunaire bissextile est de 355 jours seulement et que par conséquent 33 années lunaires ne font que 32 années solaires environ, il suffit pour convertir une date hégirienne (H) en une date chrétienne (C) ou vice-versa, de retenir les formules suivantes :

(H + 622) – (H/33) = C (C- 622) + C – (622/32) = H

 

11. Dans un article intitulé « Age de Mohammad » {Journal asiatique, mars-avril 1911), H. Lammens a voulu rajeunir le Prophète d'une dizaine d'années sans donner à l'appui de cette thèse aucune preuve concrète. Seulement, il lui a semblé extraordinaire qu'un homme ayant dépassé la cinquantaine eût l'énergie nécessaire pour se créer une nouvelle existence. À l'aveu du Prophète lui-même, au témoignage authentique de ses compagnons (Mou'âouya, Ibn-'Abbâs, 'Aîcha...), aux faits historiques concordants dans les diverses annales européennes, persanes, hébraïques, l'auteur se plaît à opposer certaines mentions recueillies dans un ouvrage anonyme, certaines traditions apocryphes et contradictoires entre elles, et il en arrive à mettre des points d'interrogation non seulement sur ce problème particulier, mais sur l'ensemble de la vie du Prophète et tout ce qui y touche. À l'en croire, dates, faits, personnages, tout, dans la tradition, serait suspect, déterminé par des calculs a priori, par des combinaisons exégétiques et lexicographiques, par des recherches de symétries, et tous les savants orientalistes se seraient engagés sur une fausse route à la suite des historiens arabes. La science a-t-elle beaucoup à retenir de cette contribution négative, ou plutôt destructrice ? Mais ce qui est plus grave chez Lammens, c'est non seulement l'allure humoristique de son œuvre, où l'ironie transperce à chaque pas derrière ce scepticisme irrémédiable et mal fondé, mais encore son manque d'impartialité dans l'application de cette attitude pyrrhonienne. Dès qu'il s'agit d'une opinion défavorable au Prophète, fût-elle des plus gratuites ou des plus absurdes, son scepticisme se transforme en une certitude affirmative. Haineux parti-pris, donc, qui ne rougit pas de parler au nom de la critique, contre la logique même.

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