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L'universalité des valeurs d'unité

Roger Arnaldez2


II faut toujours se réjouir de la réédition des ouvrages de Mohammad Abdallah Draz. À notre époque de confusion dans les idées et les paroles, ils sont bien utiles.

 

En effet, de nos jours, les difficultés politiques et économiques, particu­lièrement sensibles, dans la perspective de la mondialisation, les conflits raciaux ou religieux, voire les deux à la fois, les problèmes de l'émigration et de l'intégration de populations du tiers monde attirées vers les pays riches, l'anti-américanisme, voire le rejet de la civilisation occidentale considérée comme impérialiste, le développement du terrorisme, l'hostilité armée qui oppose Israéliens et Palestiniens, juifs et musulmans, au risque de favoriser une nouvelle forme d'antisémitisme, sont autant de causes qui attisent les passions, alimentent les jugements partisans et suscitent partout des prises de position fanatiques. Ne fussent-elles que verbales, elles n'en sont pas moins dangereuses en cela qu'elles font obstacle à l'esprit de paix.

 

Il est incontestable que la plupart de ces causes de confusion touchent aujourd'hui particulièrement l'Islam et le monde musulman. Longtemps, en Occident, la « religion du Prophète » fut l'objet d'attaques malveillantes et de critiques injustifiées. Pourtant le Coran nous était connu. Mais on le lisait en fonction de préjugés. La conquête musulmane d'un côté, les croisades de l'autre n'étaient pas faites pour encourager la compréhension sereine. Pour nous en tenir aux chrétiens, après avoir pendant des siècles accusé l'Islam d'être immoral et son Prophète d'avoir mené une vie de débauche, ils font aujourd'hui amende honorable et tombent parfois dans l'excès inverse sans être mieux informés que leurs devanciers, ce qui ne fait qu'augmenter la confusion.

 

C'est pourquoi les ouvrages de Mohammad Draz, bien équilibrés, appuyés sur des textes choisis avec soin, traduits ou utilisés avec exactitude, se distinguent par leur objectivité. Ils sont d'une lecture facile et claire, sans jamais tomber dans la simplification et moins encore dans la vulgarisation.

 

Ils peuvent par conséquent aider le lecteur non musulman de bonne volonté à se faire une idée juste de ce qu'est le Coran et de ce qui constitue les valeurs de l'Islam, à corriger d'anciennes erreurs en montrant que ce texte et ces valeurs, tout en étant proprement islamiques, peuvent être comparés à des valeurs non musulmanes sans pourtant s'y réduire et en gardant leur caractère original. Mohammad Draz le prouve.

 

Dans La Morale du Coran1, l'auteur montre que cette morale est une réponse musulmane aux problèmes qui se sont posés aussi aux philosophes et aux moralistes occidentaux, religieux ou non, si bien qu'il peut à juste titre conclure qu'elle est, en ce sens, universelle. Nous voudrions simplement donner quelques justifications de ce que nous venons d'avancer en nous contentant de jeter un rapide coup d'œil sur l'objet des deux premiers chapitres relatifs l'un à la notion d'obligation et l'autre à celle de responsabilité.

 

Draz insiste, selon une tradition essentiellement musulmane, sur le fait que l'homme, soit dans son individualité, soit en communauté, ne peut, seul, fonder l'obligation morale. Il rejette les points de vue de Bergson, alors que, après avoir évoqué Kant, il écrit : « Réduite à son expression la plus simple, débarrassée de toute subtilité formaliste ou transcendantaliste, épurée d'un pessimisme radical et d'une certaine froideur sentimentale, la doctrine kantienne non seulement nous semble incontestable, mais elle s'identifie, croyons-nous, avec la doctrine qui se dégage du Coran » (p. 43).
Et il conclut : « Au lieu de raison transcendantale, il faut donc dire raison transcendante. Au lieu d'une abstraction conceptuelle, il faut avoir recours à cette réalité concrète, vivante et omnisciente qu'est la raison divine » (p. 48).

 

Le chapitre sur la responsabilité est une recherche psychologique appuyée sur des versets coraniques. L'auteur signale la négation du péché originel admis par les chrétiens, sans s'engager dans la polémique et en se bornant à analyser, selon le Coran, les circonstances du péché d'Adam. De même, sur la question de l'intercession, il se limite à une présentation commentée des versets qui s'y rapportent, sans attaquer la position contraire de la théologie chrétienne sur cette question. D'une façon générale, il ne cherche jamais à prouver la vérité du Coran en engageant des polémiques avec les dogmes religieux non musulmans.

 

Ici encore, tout en se déclarant d'accord avec Kant pour « admettre que la position la plus utile, et même la plus désintéressée n'a pas de valeur morale si elle n'est accompagnée, voire déterminée par la volonté », le cheikh Draz reproche au philosophe allemand de ne pas voir les difficultés « parce qu'il se tient sur une échelle abstraite, où l'idée générale du devoir est une unité sans diversité, et qu'il ne veut pas prendre la peine de considérer la conscience dans sa réalité multiple et concrète » (pp. 159-160). Ces réflexions le conduisent à l'examen de la liberté. Sur ce point, il rappelle les diverses thèses qui ont cours dans la philosophie occidentale. Il cite Descartes, Kant, Schopenhauer et il termine par le scepticisme que, par avance, Hume avait professé (pp. 161-162). Mais, sur ce point, il rencontre en Islam même les doctrines opposées des Ach'arites et des Mou'tazilites, les uns et les autres s'appuyant sur des versets coraniques. S'il refuse l'idée d'une pure liberté de choix (la liberté d'indifférence que critique Descartes), qu'il attribue aux Mou'tazilites, il n'admet pas davantage la détermination nécessaire des actes humains qui supprimerait toute vie morale. Il est sen­sible à l'idée de Leibniz que l'action de Dieu, comme celles de nos tendances créées « incline sans nécessiter ». C'est en ce sens qu'il parle d'un « déter­minisme déterminé et non déterminant ». Cela étant, il renvoie au verset 42 de la sourate 14 (Abraham), dont voici la traduction : « Quelle autorité ai-je sur vous, sinon que je vous ai appelés et que vous m'avez répondu ? Ne me faites donc pas de reproches, mais faites-les à vous-mêmes. » Et il conclut : « À maintes reprises le Coran nous rappelle cette vérité : ni les conseils les plus convaincants de la sagesse ni les tentations les plus fortes du mal ne produisent d'effet sur notre conduite sans le libre essor de notre volonté pour les accepter ou les refuser. »

 

Ces deux chapitres, qui ont retenu notre attention, sont ceux dans lesquels l'analyse des données coraniques est conduite à travers leur rapport à des problèmes qui ont été traités par de grands penseurs de l'histoire de la philosophie occidentale classique. L'auteur montre que la pensée morale coranique s'insère dans le mouvement des idées dans lequel s'illustrèrent un Descartes, un Leibniz, un Hume, un Kant. De ce point de vue, l'intérêt de l'ouvrage pour un non-musulman est de le convaincre que la morale du Coran et, par suite, l'Islam en général ne doivent pas être à ses yeux une sorte de curiosité exotique, mais un ensemble de valeurs qu'il peut com­prendre à partir de sa propre culture.

 

Ajoutons que Mohammad Draz a conçu sa recherche sous son aspect le plus courageux, en mettant sous les yeux de son lecteur le Coran lui-même, alors qu'il aurait pu s'inspirer seulement de penseurs musulmans, les falâsifa. Cette façon d'aborder son sujet par son côté le plus direct, est certainement l'un des aspects qui recommandent sérieusement la lecture de ses ouvrages.

 

Un autre ouvrage très intéressant de Mohammad Abdallah Draz est cette Initiation au Coran. Il est vrai que les non-musulmans qui entreprennent de lire le Coran sont parfois déroutés par cette succession de versets dont ils ne voient ni la cohérence ni la portée. Les sourates, en effet, traitent des questions les plus diverses sans lien apparent. Plusieurs reprennent à leur manière des personnages et des événements connus par la Bible hébraïque ou par les Évangiles, surtout apocryphes, le tout mêlé à des contextes nouveaux qui peuvent surprendre le lecteur juif ou chrétien, et même agnostique. C'est cette impression défavorable qu'a exprimée avec force Régis Blachère dans l'introduction à sa traduction du Coran, après avoir exposé ce qu'on peut appeler l'histoire du Texte et des problèmes de sa constitution, réalisée à partir, en particulier, du témoignage de ceux des Compagnons de Muhammad qui avaient gardé en mémoire les révélations transmises oralement par le Prophète, et pieusement conservées par ceux qui furent désignés comme « porteurs du Coran ». Blachère, influencé par les méthodes de la philologie moderne, n'a certainement pas fait preuve d'une sympathie suffisante pour l'effort critique considérable des premiers croyants, en vue de faire un « livre » (or le Coran est un livre, comme cela est indiqué au début de la seconde sourate) avec la mémoire qu'en ont gardée ces hommes, exprimée dans des formes linguistiques variées. Cette variété s'explique par les influences dialectales des parlers de l'Arabie, et aussi compte tenu des données écrites sur des fragments de poterie dans un alphabet qui ne transcrivait pas les voyelles et ne distinguait pas toujours les consonnes. C'était là un travail immense dont on n'apprécie pas assez les difficultés innombrables. Mais l'ouvrage du docteur Draz a précisément l'avantage de nous faire sentir la grandeur de cette œuvre et son caractère exceptionnel à l'époque où elle fut réalisée, avec des moyens si limités et si éloignés des nôtres.

 

Mohammad Draz s'attache à souligner l'importance et la portée d'un tel travail. Il écrit dans son Initiation au Coran : « Mais ce Texte n'est pas seulement un "Coran" ou ensemble de récitations orales destinées à être conservées uniquement dans les mémoires ; il est aussi un "Kitâb", c'est-à-dire une Écriture, un Livre. Ce sont là deux aspects se corroborant et se contrôlant mutuellement. Aussi, chaque fragment inspiré au Prophète et récité par lui était-il aussitôt couché par écrit sur le premier objet qui se trouvait à la portée des scribes. » Cette remarque implique donc, ce que Draz va confirmer, que, si le Coran est descendu sur le Prophète en plusieurs fois (tanzîl), les Compagnons et Muhammad lui-même n'ont jamais douté du fait que ces révélations successives faisaient partie d'une seule et même Révélation. C'est pourquoi cette idée de « livre » a commandé toutes les recherches des éléments dont l'ensemble devait constituer un ouvrage unique et ordonné. Ce fut là une idée directrice chez ceux qui se chargèrent de la mise au point des « éditions » du Livre.

 

Blachère, considérant le résultat de cet immense travail inspiré par la conviction religieuse de l'unité de la Parole de Dieu, en juge exactement comme le font les non-musulmans qui lisent aujourd'hui le Coran sous sa forme définitive. Or ce texte est, pour les croyants, la source d'un enseignement religieux et vivant de la plus grande valeur, tant du point de vue de la vie spirituelle et de l'intelligence que du point de vue général de la vie humaine tout entière. En situant l'homme dans le monde créé par rapport à Dieu, le Coran révèle la profonde distinction entre la vie d'ici-bas et la vie dernière et se présente comme un guide de conduite (huda) pour les hommes de tous les temps et de tous les lieux.

 

La révélation coranique, quoique faite à un peuple particulier et dans une langue particulière, est universelle. Le Coran enseigne tout ce que l'homme doit savoir pour bien vivre ici-bas, tant en sa personne qu'en sa communauté, tout particulièrement dans la Communauté du Prophète (umma) qui est la meilleure de toutes celles qui ont existé et qui existeront jamais. Le Coran est donc, pour les croyants musulmans, un soutien constant au cœur des problèmes de la vie personnelle et de la vie commu­nautaire, entre lesquelles la Révélation coranique établit un équilibre parfait, l'une ne devant pas se développer au détriment de l'autre. Dans la pensée des docteurs de l'Islam, cet équilibre est capital. Il caractérise l'harmonie des valeurs dont ils vivent. Valeurs trop exclusivement spirituelles développées par le christianisme, ou trop exclusivement matérielles développées dans la Loi de Moïse.

 

Ces deux réactions opposées que suscite la lecture du Coran chez les fidèles musulmans, d'une part, et chez les « infidèles », d'autre part, peuvent évidemment rester face à face, chacune refermée sur elle-même. On peut en prendre son parti, en constatant simplement que la sensibilité religieuse des musulmans est fondamentalement différente de celle des chrétiens ou des juifs. Mais l'intérêt de l'ouvrage du docteur Draz est précisément qu'il montre en quoi et comment ce qui laisse désemparé le lecteur non musulman est cela même qui, en Islam, fait son importance et sa valeur aux yeux des croyants.

 

Il ne fait aucun doute que la récitation des versets coraniques touche profondément les fidèles, surtout évidemment les arabophones. Mais, si la majorité des musulmans à travers le monde, ignorant la langue de la Révé­lation, semblent se trouver en face du texte arabe dans une situation analogue à celle des non-musulmans qui lisent des traductions, il ne faut pas oublier que, dans tous les pays qui constituent le domaine de l'Islam, il y a des hommes qui vont se former dans les grandes universités musulmanes, en particulier à l'université de l'Azhar au Caire, et qui en reviennent avec une solide connaissance de la langue arabe et des « sciences coraniques ». Ces docteurs, qui ne restent donc pas insensibles à la beauté du style du Coran, sont capables d'en faire de bonnes traductions dans leur langue propre et d'atteindre ainsi leurs compatriotes en leur faisant sentir de quelque façon la beauté du texte originel. C'est ainsi que nous avons pu constater, lors d'un congrès au Pakistan, combien la lecture du Coran tra­duit en ourdou peut être vivante. Mais elle n'exclut pas, loin de là, la récitation publique du Coran en arabe, en diverses occasions plus ou moins solennelles. D'ailleurs cette récitation est alors en général psalmodiée ; or il se trouve que la psalmodie (tartîl) sous ses différentes formes, a été très étudiée et développée dans le monde musulman. Le Coran lui-même la recommande. C'est ainsi que Dieu parle (15,32) : « Les incroyants disent : "Pourquoi le Coran n'est-il pas descendu d'un seul coup sur le Prophète ?" S'il en est ainsi, c'est pour affermir ton cœur (fti 'âdaka). Et Nous le faisons psalmodier en psaume (tartîl an). » Citons encore (73,4) : « Psalmodiez le Coran en psaume ! » Or il est certain que la psalmodie a un charme envoû­tant qui peut toucher tous les hommes.

 

Ici se pose un problème délicat : celui de ce qu'on a appelé le caractère miraculeux du Coran (i'jâz al-Qur'an). Ce problème est rappelé dans plu­sieurs versets, par exemple 17,88 : « Quand les hommes et les djinns s'uni­raient pour apporter quelque chose de semblable à ce Coran, ils ne pour­raient rien produire de semblable. » Le Coran lance un défi aux incroyants (11,13-14) : « Dis : Apportez donc dix sourates forgées par vous et sem­blables à ceci et faites appel pour cela à qui vous voulez. [...] S'ils ne peuvent s'exécuter, sachez alors que cela est sans conteste descendu [d'auprès de Dieu] par la science divine. » Le miracle de l'inimitabilité du Coran est donc présenté comme une preuve de son origine divine, car le Coran n'est pas l'œuvre du Prophète, mais la Parole même de Dieu, incréée selon les uns, créée selon les autres. Contre ceux qui accusaient le prophète d'en être l'auteur, Dieu lui-même intervient (10,38) : « S'ils disent : "il l'a imaginé", réponds : "Apportez donc une seule sourate semblable à ceci." »

 

On s'est demandé si l'inimitabilité du Coran était due à l'extraordinaire beauté de sa langue, ou aux idées (ma'ânî) qu'il contient, c'est-à-dire à la profondeur exceptionnelle de l'enseignement divin qu'il révèle. Il y eut divergence d'opinions sur ce point. Mohammad Draz admet les deux formes de Y i'jâz, mais il insiste d'abord sur l'action miraculeuse qu'a exercée la Révélation coranique dans les mœurs et jusque dans la civilisation. Il écrit : « Enfin arrive l'Islam, et voilà changé du jour au lendemain non pas cette fois la seule façade politique et économique dans les grandes cités, mais le fond même de l'âme humaine chez des peuples entiers. Langue, pensée, loi, aspirations, coutumes, conception du monde et de Dieu, tout a été d'un coup transformé » (p. 40). Ce jugement devrait être sans doute précisé et nuancé ; mais il est incontestable que l'Islam a fait ou, du moins, a favorisé d'une manière générale, dans le monde et dans l'histoire, une révolution morale, sociale et culturelle dont les effets se sont fait longtemps sentir et se sentent encore dans la vie de plusieurs peuples et de nombreux croyants. Mais si le miracle du Coran consiste essentiellement dans cette révolution des idées et des mœurs, c'est-à-dire dans les ma'ânî, Mohammad Draz ne néglige pas pour autant son autre aspect qui est celui de son style incom­parable. Sur ce point sa présentation est très originale. Sur le fond des idées et sur la question de la cohérence du texte, il s'est sans doute inspiré du grand commentateur du Coran, Fakhr al-Dîn al-Râzî, qu'il cite d'ailleurs. En effet Râzî s'est appliqué à montrer qu'il y avait un enchaînement, non seulement entre les sourates telles qu'elles se suivent dans le texte définitif, mais entre les versets d'une même sourate, en dépit de la discontinuité dans le temps des révélations au cou*s de la mission du Prophète. Râzî pense qu'au début de chaque sourate il y a des expressions, telles que « Louange à Dieu » ou « Gloire à Dieu », qui donnent le ton à la sourate tout entière selon qu'elle est consacrée à remercier Dieu de ses bienfaits sous leurs diverses formes ou à le glorifier en sa transcendance. Notons que Louis Massignon a eu la même idée en parlant, à propos de la sourate 18 (La Caverne), de mots « inducteurs » qui se trouvent au début et dans le corps du texte, en le rythmant et l'organisant. Mais il ne semble pas, sur ce point, que Mohammad Draz ait été influencé par Massignon et ses spéculations sur la cohérence de la sourate des Sept Dormants.

 

Draz n'insiste pas sur la preuve qu'on pouvait directement tirer du style coranique en faveur de l'origine divine du Coran. Il a plus particulièrement été frappé par l'insistance du Prophète à convaincre qu'il n'était pas un poète, ce qui aurait pu le faire passer pour l'auteur inspiré du Livre. Draz insiste sur le fait de la discontinuité des premières révélations qui laissait Muhammad dans un état d'angoisse, ce qui prouve que ce qui lui était révélé ne venait pas de lui.

 

L'originalité de Cheikh Draz consiste à mettre en un rapport organique le miracle du style et l'abondance des diverses idées, révélées apparemment en désordre. Il écrit : « Ceux qui ne se soucient pas de découvrir un plan organique dans le texte, peuvent déjà admirer un autre plan, d'ordre sty­listique celui-là, en vertu duquel les fragments destinés à se succéder sont préalablement aménagés et apprêtés pour s'emboîter les uns dans les autres, sans heurt ni fissure, malgré la diversité de leur sujet et la distance qui les sépare dans le temps » (pp. 89-90). En somme, la psalmodie, par la parfaite liaison interne de son mouvement mélodique, étend son ordre musical au texte psalmodié lui-même et le fait sentir esthétiquement. Par suite, on comprend mieux que ceux qui n'entendent pas l'harmonie du style, ne puissent percevoir, à la lecture du Coran, qu'une suite de versets sans rap­port les uns avec les autres : c'est le cas des non-musulmans et de nombreux islamologues, plus ou moins agnostiques comme Régis Blachère, dont nous avons parlé. Au contraire, les croyants qui psalmodient ou qui, simplement en lisant le texte, en sentent le rythme intérieur, saisissent l'unité de toute la diversité des idées révélées dans la succession des versets. Mohammad Draz rend ainsi compte, avec beaucoup de lucidité et d'ingéniosité, de la cause des deux réactions opposées que la lecture du Coran provoque chez les incroyants, d'une part, et chez les croyants, d'autre part.

 

Cela étant, le docteur Draz insiste très justement sur l'unité de la Révé­lation coranique et sur les effets de son enseignement. Elle ne se borne pas à proclamer l'unicité de Dieu, mais elle rappelle constamment les consé­quences incontestables qu'elle implique et qui conduisent à l'universalité des valeurs d'unité. On pourrait exprimer cet idéal d'unité par la formule : un seul Dieu, une seule foi, une seule loi, une seule communauté, et c'est là précisément ce que Dieu commande. Or l'histoire nous apprend que de nombreuses divergences sont nées parmi les juifs et parmi les chrétiens, et ces divergences sont la marque évidente de leurs erreurs et de l'altération de leurs croyances.

 

Cette circonstance amène Mohammad Draz à considérer que l'un des enseignements du Coran consiste à reprendre les événements relatés dans la Bible et dans l'Évangile, ainsi que les personnages qui y jouent un rôle. Il leur donne ensuite leur véritable signification dans le cadre de l'unité de la Révélation authentique, c'est-à-dire qu'il s'efforce de montrer que leurs actes et leurs paroles ne peuvent être que conformes à la vérité de l'Islam, voire qu'ils l'annoncent. Tel est le but de ce que le Coran présente comme des « rappels ». Le Coran rétablit ainsi l'unité et la cohérence de la Révéla­tion originelle que juifs et chrétiens avaient altérée. C'est pourquoi on peut dire qu'il y a un Abraham coranique, un Moïse coranique, une Vierge Marie et un Jésus coraniques que juifs et chrétiens sont appelés à reconnaître comme véritables.

 

Tel est le sens de cette Initiation au Coran. Sans se perdre dans une éru­dition des plus complexes, Mohammad Draz touche aux questions essentielles que pose la foi musulmane fondée sur le Coran Parole de Dieu, grâce à une profonde réflexion personnelle que lui inspirent les textes. Mais si l'auteur est habilement parvenu à montrer l'unité parfaite du Coran dans une initia­tion évidemment destinée avant tout aux « infidèles » et aux agnostiques, il ne se limite pas à cela. Il n'ignore pas que l'Islam a été l'objet de violentes critiques, et, sans se lancer dans une polémique toujours vaine, il s'applique simplement à les confronter à la vérité des textes, qu'il prend d'ailleurs dans leur sens obvie. Nous nous bornerons à deux questions graves qui ont fait l'objet d'attaques répétées. La première concerne la personne même du Pro­phète, la seconde est en rapport avec la « guerre » sainte, le djihâd.


La première réaction contre l'Islam est ancienne : elle se propose de mon­trer que Muhammad est un faux prophète en le présentant comme un être immoral, voire débauché et marqué par tous les vices. Ces attaques, parti­culièrement virulentes, qui furent surtout celles des chrétiens d'Orient, dépassent toute mesure, ainsi qu'on peut s'en persuader en lisant les publi­cations du Père Théodore Khouri sur ce sujet. Leur démesure même leur enlève toute portée et toute probabilité. Aussi Mohammad Draz n'a-t-il pas de mal à rétablir un point de vue plus juste. Quoi qu'il en soit, tout ce que l'on sait de la vie de Muhammad avant sa mission prophétique tend à confirmer en lui de nombreuses qualités qui le mettent à l'abri des calomnies systématiques dont certains ont voulu le couvrir. Il est à peu près certain qu'il était désintéressé et qu'il aimait vivre simplement, qu'il était bon et secourable pour son entourage de sorte que, personnellement, il préféra toujours, autant que faire se pouvait, la paix et la concorde à l'hostilité et à la violence.

 

La seconde réaction contre l'Islam porte sur la question de savoir si cette religion est ou non par elle-même une religion conquérante. Certes, il est indéniable que l'Islam a conquis une partie du monde, et souvent par la force des armes. Mais lui est-il essentiel de se répandre par la conquête ? Est-ce une obligation personnelle pour tout croyant que de s'engager dans la guerre sainte ? La réponse est non, bien que certains aient considéré le djihâd comme une sixième prescription fondamentale à côté de la profession de foi, de la prière canonique, de l'aumône légale, du jeûne de Ramadan et du pèlerinage à La Mecque. Mais ils n'ont pas été suivis par le consensus (ijmâ') des croyants. Tant que la communauté est capable de se passer des concours individuels, le djihâd n'est pas personnellement prescrit. Néanmoins, le Coran fait un grand éloge de ceux « qui combattent dans la voie de Dieu », et leur promet des récompenses considérables au Paradis.

 

Sur la question proprement dite du djihâd les différents versets laissent tantôt penser que c'est un combat uniquement défensif, qu'il ne doit pas être permanent et que des périodes de paix sont admises en vertu de traités passés avec les peuples infidèles. Ces traités doivent être scrupuleusement respectés par les musulmans tant que ces peuples les respectent de leur côté. Dans le cas contraire, la guerre sainte peut devenir offensive. Il était donc facile au docteur Draz de minimiser la menace du djihâd et de calmer la crainte qu'il pouvait inspirer aux non-musulmans. Il est vrai qu'il vivait à une époque où la question de la guerre sainte était surtout théorique. Elle n'était qu'un moyen de défense de l'Islam et de la communauté musulmane, institué par Dieu contre les infidèles.

 

Mais la situation a changé quand les peuples musulmans ont senti une agression dans l'expansion mondiale de la civilisation occidentale qu'ils considéraient comme impie et contraire à la Loi comme aux valeurs sociales et morales de l'Islam. Contre elle, il fallait lutter. C'est ainsi que naquit, par exemple, le mouvement des Frères musulmans avec Hassan al-Banna et surtout Sayed Qutb, qui reprochait à ses coreligionnaires de négliger jusqu'à oublier le devoir du djihâd en face de cette redoutable menace venue des États-Unis et des pays européens. Il ne faut d'ailleurs pas mécon­naître sur ce point le poids de la rancœur de ces peuples qui avaient été colonisés par les puissances occidentales infidèles. C'est de là qu'est né le terrorisme actuel. Il est difficile de savoir comment se comporterait de nos jours Mohammad Draz en présence de cette situation. Tel que je l'ai connu, je crois pouvoir affirmer qu'il serait prudent et réticent ; d'ailleurs, il n'a rien présenté dans son Initiation au Coran qui puisse justifier de tels excès. Certes, il connaissait les Frères musulmans dont le journal paraissait au Caire lors de son retour en Egypte après la fin de la guerre. Il ne pouvait donc pas ne pas s'y intéresser, au moins intellectuellement. Mais on sait qu'il n'a pris aucune part active à ce mouvement.

 

J'ai connu et fréquenté le docteur Draz à mon retour en Egypte en 1955. Mais ma femme l'avait déjà rencontré, lui et sa famille, à Paris par l'entre­mise de René Le Senne, mon ancien professeur de philosophie qui était devenu un ami et s'intéressait au projet de thèse de cet étudiant venu d'Egypte. Mohammad Draz passa toutes les années d'occupation en France, et il travailla à sa thèse principale sous la direction du professeur de Gan-/     dillac dont les exigences méthodologiques étaient aussi étendues que ses propres connaissances. Mohammad Draz a donc bien mérité son titre de docteur ès-lettres. Les deux ouvrages dont nous avons voulu donner un aperçu composent le travail qu'il a soutenu en Sorbonne en vue du grade de docteur d'État.

 

Nos relations au Caire furent d'autant plus cordiales qu'elles furent, dans une certaine mesure,. autant familiales que personnelles. Commençant l'étude de l'arabe en vue d'une thèse d'islamologie, je ne manquais pas d'avoir d'utiles entretiens avec Mohammad Draz, alors professeur à l'uni­versité de l'Azhar. C'était un homme direct et sensé, éloigné de tout fana­tisme comme de tout illuminisme. Il représente à mes yeux le croyant sincère que le Coran présente comme un homme « doué de bon sens » Çâqil). Jamais il ne profita de nos rencontres pour m'influencer sur le plan religieux. Comme certains croyants profondément convaincus, il savait res­pecter la croyance des autres. Ce respect n'était vraisemblablement que le reflet dans sa vie quotidienne de la stricte objectivité qui caractérisait sa vie intellectuelle. Je pense même que ce qui l'a le plus frappé dans la Révélation coranique, c'est l'appel à l'unité, non seulement à l'unité de Dieu, mais à l'union des hommes. La rigueur des menaces que le Coran lance contre tous les fauteurs de divergences et de division n'a d'autre sens, à ses yeux, que de nous en montrer le mal radical et de nous pousser à lutter de toutes nos forces contre elles pour les éliminer.

 

Il faut remarquer qu'à quelques exceptions près l'œuvre de Mohammad Draz est le fruit d'une réflexion personnelle, qui ne s'encombre pas, à la différence de nombreuses thèses, d'une abondante bibliographie. L'érudi­tion allemande, en particulier, avait étudié le Coran dans les plus menus détails, mais c'était, en général, pour en tirer des conclusions que Draz a connues, soit directement, soit indirectement d'une manière ou d'une autre, et qu'il corrige, en passant, quand il les juge critiquables. Au moment où il travaillait à sa thèse, de nombreux livres d'islamologie paraissaient. À la suite de Louis Massignon, les études sur l'Islam et sa mystique, mais aussi sur le droit musulman et sur la théologie, se développaient en France et en Europe. Nous ne savons pas, en nous en tenant à Y Initiation au Coran, jusqu'à quel point Mohammad Draz a pu être influencé par tous ces travaux et, en particulier, par la vision qu'avait de l'Islam Louis Massignon qui venait chaque année au Caire, invité par l'Académie de la langue arabe dont il faisait partie. Sur ce point, du moins, on sait que Mohammad Draz se tenait au courant des travaux de l'Académie et que les interventions de Massignon ne lui échappaient pas ; mais il est peu probable qu'il ait été touché par les interprétations de la mystique de Hallâj de l'orientaliste français : il y avait entre les deux hommes une trop grande différence de tempérament et de caractère pour que la pensée de l'un retienne la pensée de l'autre. En revanche, il est possible que les ouvrages de Miguel Asin Palacios, en Espagne, ou de Gabrieli en Italie soient parvenus jusqu'à lui, même s'il n'y en a pas trace dans sa thèse. Ce qui est sûr, c'est qu'au moment où Mohammad Draz la rédigeait, l'intérêt pour l'islam et l'islamologie n'avait pas encore donné naissance aux nombreuses publications qui parais­sent aujourd'hui de la part de plusieurs auteurs de différents pays, mais aussi d'institutions comme celle des Dominicains du Caire, avec la publi­cation de leurs Mélanges (MIDEO), ou des Pères Blancs de Rome avec leur publication d'Islamochristiana. Notons enfin que l'importante seconde édition en français et en anglais de L'Encyclopédie de l'Islam qui, sous la direction de Charles Pellat, s'assurait la collaboration de nombreux historiens de l'Islam et d'islamologues, n'avait pas encore été lancée.

 

Malgré la richesse de cette intense production postérieure dans son ensemble à l'époque où Mohammad Draz travaillait à sa thèse à Paris, la réédition de ses ouvrages garde encore aujourd'hui toute sa valeur, toute son importance et, dirons-nous, toute sa fraîcheur, précisément parce qu'ils sont le résultat d'un travail de réflexion tout à fait personnelle, de la part d'un croyant profondément sincère dans sa foi, ouvert aux autres et convaincu de la valeur idéale, religieuse et musulmane de l'unité de tous les hommes dans la concorde et dans la paix, croyance et conviction qui sont bien réconfortantes à l'époque perturbée que nous vivons.

 

Roger Arnaldez2

 

1. M.-A. Draz, La Morale du Coran, Paris, Ar-Rissala 2002.

 

2. Professeur émérite en Sorbonne, membre de l'Académie des sciences morales et poli­tiques, membre de l'Académie de langue arabe du Caire. Auteur notamment de Grammaire et Théologie chez Ibn-Hazm de Cordoue (Vrin) ; Jésus dans la pensée musulmane (Desclée) ; Jésus, fils de Marie, prophète de l'Islam (Desclée) ; Réflexions chrétiennes sur la mystique musul­mane (L'O.E.I.L.) ; Fakhr ud-din ar-Razi, commentateur du Coran et philosophe (Vrin).

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